OLF63 a rencontré une journaliste en stage au journal La Montagne et a échangé sur la question de la pilosité. Voici son papier.

 

L’affirmation de soi et de son corps par sa toison

 

 

Depuis une dizaine d’années, et cet été encore, la mode est à l’épilation féminine intégrale, pour des motifs essentiellement esthétiques et hygiéniques. Ces derniers font figure d'arguments d'autorité auprès des femmes et de la société dans son ensemble. Mais sont-ils vraiment justifiés ? Les pratiques dépilatoires qu'ils imposent peuvent être remises en question.

La fréquentation des instituts de beauté et la consommation de produits dépilatoires en tous genres sont en plein boom. « Ma cliente la plus jeune a onze ans, la plus âgée en a soixante-dix. Les épilations que je pratique le plus sont les demi-jambes et le maillot » explique Karen, esthéticienne indépendante à Clermont-Ferrand. L’épilation connaît depuis les années 1980 un phénomène de massification. « J’ai pu observer depuis que j’ai débuté, en 1973, la disparition progressive et de plus en plus systématique du poil », explique Jacques Peyrot, dermatologue à Clermont.

L’épilation est pour la majorité des femmes une manière de prendre soin de soi, de se sentir belle, lisse, nette et féminine. Pour une minorité, cette pratique est une mutilation du corps, avant tout une activité improductive, une contrainte douloureuse, coûteuse, chronophage, imposée tacitement à la femme par le poids d’une société focalisée sur l’image, véhiculant une féminité idéale et unique.

Cette pratique n’est pas sans conséquences pour la peau. En effet, l’épilation laser peut provoquer des brûlures ou une pigmentation post-inflammatoire si elle n’est pas pratiquée par un médecin. L’épilation à la cire ou le rasage peuvent provoquer des irritations, inflammations, infections. L’épilation systématique du corps est, de plus, un contre sens du point de vue médical. « Le poil est vital car il contient un système de reproduction permanente dans les follicules pileux, le poil contient énormément de cellules souches, il permet le transport de la vitamine E et assure entre autres une fonction nettoyante et de protection » explique Jacques Peyrot.

L’épilation systématique, des femmes notamment, est la conséquence d’idées reçues sur l'hygiène, le corps, la beauté, véhiculées par des discours pseudo hygiénistes et esthétiques. Ainsi Karen doit-elle régulièrement apprendre à ses clientes que, non, ce n’est pas sale d’avoir des poils, et qu’il est contre-productif de s’épiler pour des motifs hygiéniques. « Il y a une espèce de phobie du poil » constate l’esthéticienne. Celle-ci est due à une désinformation auprès des femmes sur l'hygiène et les poils.

Selon Stéphanie, membre d’Osez le féminisme 63, l’épilation relève du formatage culturel, autour d’un modèle de beauté unique, véhiculé par les médias et la pornographie notamment. Elle provoque une pression sociale chez la femme, et à l’instar des régimes, conduit à une uniformisation des corps et de l’esthétisme. « Lorsqu’on conscientise cette pression qui de prime abord paraît anodine, on s’aperçoit qu’en fait elle peut être très violente si on la transgresse », explique Stéphanie. Or, le poil peut se révéler très esthétique, comme le montrent les photos de femmes nues de Helmut Newton, par exemple.

Enfin, la pression de la société illustre à quel point elle peut formater nos comportements, jusque dans notre intimité. Cette intrusion dans l’intimité corporelle est très fructueuse. Le poil est un marketing clé pour l’industrie esthétique. « En créant de nouveaux complexes, la société capitaliste crée de nouveaux besoins, et donc de nouveaux marchés » constate Stéphanie. Au-delà du prétexte hygiénique, esthétique et de la mode, il y a la question culturelle de la pureté, très liée à la question religieuse, explique Jacques Peyrot. Le poil est considéré comme impur, c’est une manifestation du sexe, tandis que l’absence de poil est au contraire signe de pureté et de jeunesse. L’épilation témoigne de la peur absolue du vieillissement, ainsi que de la négation du sexe naturel.

Finalement, les pratiques dépilatoires imposées tacitement dans notre société le sont dans un contexte précis, celui du consumérisme à outrance, qui conduit à inventer en permanence de nouveaux besoins, de nouveaux marchés. Avoir conscience de cela permet de remettre en cause le caractère autoritaire, indispensable des canons esthétiques imposés par le marketing de la beauté. L'épilation ne va donc pas de soi, c'est une pratique culturellement située dans le temps et dans l'espace. Ainsi par exemple, les femmes dans les pays occidentaux ne s'épilaient-elles pas intégralement il y a quelques décennies de cela, tandis que dans la tradition musulmane, l'épilation intégrale est une pratique rituelle ancestrale.

 

Anne-Claire Parret

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